« Le mardi 7 juin au lycée Hoche à Versailles s’est tenue la cérémonie de remise des prix du concours académique du CNRD (Concours National de la Résistance et de la Déportation) pour la session 2026. Rkia Nour DABLIJ, élève de 2nde au lycée, a été récompensée pour l’excellence de sa composition sur le thème « La fin de la Shoah et de l’univers concentrationnaire nazi : survivre, témoigner, juger (1944-1948) », reflétant un travail colossal réalisé tout au long de l’année pour la préparation de l’épreuve. Félicitations à elle ! » Tout comme le lycée Geoffroy Saint-Hilaire qui a félicité cette performance exemplaires sur son site Internet, la Ville d’Étampes est fière du parcours et de la réussite de Rkia, qui n’en est pas à son coup d’essai.


L’an dernier, la jeune fille brillante avait déjà décroché le prix départemental et académique pour ce même concours lorsqu’elle était élève de 3e au collège de Guinette. « C’est important pour le Devoir de mémoire, pour faire de nous des citoyens éclairés, conscients de notre Histoire et de notre passé. »
Passionnée d’Histoire aussi bien nationale que locale, Rkia a été amenée à côtoyer les Archives municipales pour élaborer son argumentaire. Et lorsqu’elle a demandé à effectuer un stage au sein du service en ce mois de juin, la commune lui a naturellement ouvert ses portes.
Durant ces 2 dernières semaines, Rkia a ainsi étudié, analysé et décortiqué des centaines de documents pour réaliser un article sur le thème : “La presse étampoise en temps d’occupation (1940-1944) : enquête sur l’Abeille d’Étampes“. Vous pouvez d’ailleurs retrouver ce texte ci-dessous.
Par son parcours déjà remarquable, Rkia incarne une jeunesse engagée, curieuse et consciente de l’importance de la transmission de la mémoire. Son investissement dans le Concours National de la Résistance et de la Déportation, tout comme son intérêt pour l’histoire locale, illustrent une volonté remarquable de comprendre le passé pour mieux éclairer le présent. La Ville d’Étampes lui adresse ses plus sincères félicitations et lui souhaite de poursuivre avec le même enthousiasme cette belle aventure intellectuelle et citoyenne.
Article rédigé par Rkia Nour Dablij lors de son stage en juin au services des Archives de la Ville d’Étampes.
La presse étampoise en temps d’occupation (1940-1944) : enquête sur l’Abeille d’Étampes

article « une page d’histoire », l’Abeille d’Étampes, 7 décembre 1940
L’engagement d’une part de la population étampoise dans la Résistance, dès juin 1940, après l’appel du général de Gaulle, est indéniable. De Gabriel Gautron à Louis Moreau en passant par tant d’autres, la ville d’Étampes a aussi eu ses héros aux heures difficiles. Si Vichy n’a pas réussi à étouffer la « flamme de la Résistance », la censure a obligé sa presse à une clandestinité qui explique sa grande discrétion. Les tracts anti-Vichy et anti-allemands commencent à circuler dès l’armistice et l’occupation, mais la presse clandestine, elle, compte très peu d’organes : une poignée parmi lesquels L’Alsace à Strasbourg, La Résistance à Paris, Liberté à Marseille.
À Étampes, le journal local, c’est L’Abeille d’Étampes, dont les archives municipales (à la Maison des Services Publics Marcel Lafouasse) nous font remonter la première publication à 1839 au moins. Pourtant, en 1944, aux temps de la Libération, L’Abeille cessait de paraître, remplacée aussitôt par Le Journal d’Étampes. Si L’Abeille écrivait le 17 août 1940 : « Notre intention est, en dehors de toute politique, de renseigner le plus complètement possible sur tous les événements locaux et régionaux les lecteurs et de leur faire connaître les avis, nouvelles et communications susceptibles de les intéresser », cet arrêt brusque questionne sa neutralité politique, de la mise en place en 1940 du régime de Vichy à la Libération, achevée à l’automne 1944. Le journal a-t-il donc été collaborationniste ou résistant ? Quelle perception des événements historiques vécus par la France en période de guerre a-t-il pu donner à la population locale ? Les archives d’Étampes nous permettent d’esquisser une réponse, et au-delà, de mesurer l’influence de la presse sur l’opinion publique.
L’Abeille, un journal pétainiste…
Lorsque le Maréchal Pétain est nommé à la tête du gouvernement le 16 juin 1940, et jusqu’à la mise en place du régime de Vichy, l’immense majorité des Français a surtout le souvenir de ses exploits lors de la Première Guerre mondiale (1914-1918), notamment lors de la bataille de Verdun.
C’est cette image positive du « héros de Verdun » que L’Abeille entretient du Maréchal toute la fin de 1940, s’affirmant dès lors comme un hebdomadaire pétainiste. Ainsi, le 9 novembre 1940, L’Abeille rapporte l’allocution du Maréchal après son entrevue d’octobre avec Hitler, dans l’article « Confiance en Pétain », et l’on devine dès lors sa position favorable aux entreprises du Maréchal. Elle écrit : « Faisons confiance au grand soldat [celui qu’il a été à Verdun] et au pur patriote qu’est Philippe Pétain […] ». Le rôle du Maréchal lors de la Première Guerre devient ici un gage pour ses entreprises à la tête de l’État. L’Abeille ne critique pas l’armistice, la voyant même d’un bon œil puisque, n’optant pas pour un vocabulaire défaitiste, elle parle plutôt de l’armistice comme un renouveau : il est question dans ce même article de sauver la France une nouvelle fois du « désastre ». La mise en valeur de la personnalité du Maréchal, dans l’objectif de rallier le lectorat à sa politique, est aussi visible dans le récit fait du 18 juin 1940. On pourrait s’en étonner, tant l’événement nous est aujourd’hui capital, mais l’appel du général de Gaulle passe inaperçu dans les colonnes de L’Abeille d’Étampes, ce qui n’est pas une particularité de l’organe, le général étant un grand inconnu pour les Français à cette époque (seuls en parleront une poignée de journaux). Dans la série d’articles « Étampes aux heures tragiques de juin 1940 », lorsque le 24 novembre de la même année le journal parle du « 18 juin et jours suivants », c’est le rôle politique du Maréchal qui est surtout souligné : dès son arrivée, le calme et l’ordre reviennent, ce qui devrait rallier les réticents : « Nous vivons toujours sous le régime d’occupation, certes ; […] mais qu’est-ce en comparaison de ce qu’ils [les concitoyens] appréhendaient en partant [en fuyant leurs villes] ? ». Dans la même optique, dans un article du 7 décembre 1940, L’Abeille raconte l’intervention du Maréchal comme arrivant in extremis pour sauver la France de l’abîme : « Alors, un grand soldat [Pétain], chargé d’ans et de gloire, prend le commandement du navire [la France]. Jadis, dans les heures fastes [celles de la victoire de Verdun], on l’a vu au premier rang ; depuis, sa seule ambition a été de servir la Patrie ». L’Abeille renvoie enfin vers l’ouvrage du collaborationniste Jean Montigny, Toute la vérité sur un mois dramatique de notre histoire, qui donne une place centrale aux rôles de Pétain et de son ministre Laval. Cette valorisation se mue progressivement en encouragement au culte de la personnalité, entrepris par le régime de Vichy. Le 11 janvier 1941, le journal fait de la publicité pour les cartes postales, qu’il recommande de donner aux enfants pour les élever dans l’admiration de Pétain : « nos chambres d’enfant honoreront ainsi cet homme qui a fait à la France don de sa personne ». L’Abeille publie par ailleurs des poèmes qui glorifient le Maréchal par des appels emphatiques : « ô vainqueur de Verdun […] ô Maréchal de France » (poème « Le Sauveur », 28 février 1942).
Le soutien au Maréchal transparaît aussi dans son opposition à la poursuite de la guerre auprès des alliés anglais. On le voyait déjà par l’effacement du général de Gaulle dans les évènements du 18 juin 1940, mais en février 1941, L’Abeille glisse dans ses colonnes une citation du Maréchal rejetant « une revanche des évènements de 1939 » : le souvenir de la guerre est comme effacé, l’idée de résistance est écartée par L’Abeille. L’Abeille montre par ailleurs la paix comme ne pouvant résulter que de Vichy, poussant ses lecteurs à soutenir le régime pour retrouver une vie « normale » : le 31 janvier 1942, L’Abeille fait passer la Résistance et l’allié anglais pour des belliqueux, à l’inverse du Maréchal : « Les Anglo-Saxons, les gaullistes, en entretenant des espoirs insensés, réussiront-ils à faire de la France un pays abandonné de tous, parce que s’abandonnant lui-même ? […] Cela ne peut-être, cela ne sera pas […] On doit être pour ou contre le Maréchal, pour ou contre la paix ».
Cette absence de critique du régime de Vichy montre un certain soutien politique qui ne se dément pas tout au long de la période 1940-1944. À l’image de celui-ci, L’Abeille fait de la IIIe République un bouc émissaire, responsable de la guerre et de la défaite de juin 1940. Le 21 juin 1941, peu après le premier anniversaire de l’armistice, le journal pointe du doigt son régime parlementaire : « Les Blum, les Mandel, les Daladier sont les auteurs responsables de cette chose affreuse [la guerre] ». Au-delà, c’est la République plus généralement qui est critiquée : l’héritage révolutionnaire glorifié par la IIIe est remis en cause par L’Abeille. Le journal affirme que la France « a changé 15 fois de régime en 150 ans », soulignant une période de grands troubles politiques, à l’inverse d’un régime de Vichy qu’elle considère comme stable. Le journal préfère aussi l’autoritarisme de Vichy à la démocratie : il s’insurge contre « l’abominable aventure de la prétendue « Démocratie », des faux « Grands Principes » de 1789 », décrédibilisant auprès du lecteur la Résistance qui voudrait retrouver cet idéal. Ainsi, la seule critique de L’Abeille contre Vichy concerne la présence d’anciens parlementaires au Conseil national et leur rémunération malgré l’ajournement. Le journal aura cependant l’occasion de se réjouir des mesures prises par Vichy contre les partis politiques, dénotant une préférence pour l’autoritarisme : « un conseil politique jugera les responsables de notre désastre. L’activité des partis politiques en France est suspendue », écrit-il le 23 août 1941. Aussi, L’Abeille se place dans la lignée politique de Vichy par son opinion des femmes, cantonnées au rôle de mères et d’épouses. Le journal appuie ainsi le concours sur les causes de la dénatalité organisé par l’État, en intensifiant les rappels entre janvier et avril 1942. Aussi, ses colonnes citent Balzac, ne laissant pas douter quant à l’image très patriarcale qu’il a de la femme : « la maternité est pour le cœur de la femme une de ces choses simples, fertiles, inépuisables […] ». Le soutien de L’Abeille au régime de Vichy transparaît enfin dans son évocation laudative de la collaboration, et sa complaisance envers le régime allemand.
… mais aussi collaborationniste
Lorsque L’Abeille parle de paix, cette paix est souvent montrée comme résultant de la collaboration avec l’Allemagne, comme l’écrit le journal le 9 novembre 1940 : « une époque de paix basée sur […] la collaboration économique ». C’est donc de la nécessité de la collaboration que L’Abeille veut convaincre ses lecteurs, tout au long de ses articles, par une propagande assidue qu’illustre par exemple, en juin 1941, l’article « Que doivent penser les patriotes de la collaboration ? ». L’hebdomadaire d’Étampes s’est donc fait véhicule idéologique auprès de ses lecteurs, démentant la neutralité qu’il annonçait.
L’Abeille d’Étampes tente ainsi de convaincre de la justesse de la politique collaborationniste un lectorat qui pourrait être réticent, en valorisant l’Allemagne nazie. Les Allemands ont ainsi connu un glissement de la position d’« ennemis » (1er juin 1940) à celle d’« autorités d’occupation » (23 novembre 1940). Le dirigeant du Reich lui-même, d’abord nommé simplement « Hitler », devient le « Führer » (1er mars 1941), c’est-à-dire le « guide ». L’Abeille tente par ailleurs de donner une image positive des autorités allemandes, contre lesquelles les Français ont nombre de stéréotypes : le 9 novembre 1940, lorsque le journal retranscrit les évènements des 16 et 17 juin, il écrit : « les occupants [allemands] ne répondaient pas à la réputation de tortionnaires qu’on nous avait faite d’eux ». Les soldats allemands, montrés moins violents, sont d’autant plus humains pour le lecteur, et l’occupation devient, de facto, plus acceptable. De même, le 13 décembre 1941, L’Abeille dément que les Allemands prendraient « les paletots de cuir sur le dos des hommes et les manteaux de fourrure sur celui des femmes ». Si l’article est écrit sur le ton de la moquerie (l’article parle de « bobards »), ce n’en est pas moins une tentative de dédiabolisation des Allemands, pour qui beaucoup de Français conservent l’aversion due à Sedan (1870), encore accrue par la Première Guerre mondiale (1914-1918). Aussi, L’Abeille rassure les familles qui auraient des prisonniers en Allemagne : plusieurs fois, elle fait témoigner des prisonniers de retour qui parlent de conditions suffisantes : « Aucune brimade, aucune violence […] – la nourriture – bonne […] ». Les abus des occupants allemands sont ainsi minimisés pour mieux faire valoir les avantages de la collaboration.
L’aspect collaborationniste de L’Abeille transparaît aussi dans son soutien à la guerre menée par l’Allemagne nazie. Les oppositions d’avant-armistice sont réinterprétées : le rôle d’ennemi est détourné de l’Allemagne. Dans un article du 21 juin 1941, L’Abeille écrit, pour justifier celle-ci, que la guerre de 1939-1940 n’était pas contre l’Allemagne mais contre les menaces que constituent les ennemis nommés du Reich : « le conflit n’était pas à proprement parler une guerre entre la France et l’Allemagne, mais une guerre qui oppose les nations – toutes les nations – aux Internationales juives, maçonnes, financières [capitalistes, surtout juifs] et bolcheviques [communistes] qui entendaient s’imposer à l’État ». Aussi, c’est dans ce combat-là contre les ennemis du Reich que L’Abeille pousse à s’engager : le 4 avril 1942, le journal présente un article encourageant à l’engagement dans la Légion des Volontaires Français (LVF) selon ces termes : « Pour la France, engagez-vous dans la [LVF] contre le bolchevisme », faisant référence aux combats opposant l’Allemagne nazie à l’URSS. Par ailleurs, L’Abeille encourage à partir travailler en Allemagne, travail qui sert surtout dans l’industrie de guerre : ainsi, le journal publie le 1er mars 1941 l’article « Le travail en Allemagne : Moyen de diminuer le chômage », valorisant le départ pour l’Allemagne, qu’elle appuie de témoignages d’expérience. Le 21 février 1942, L’Abeille, dans la même perspective, publie « les impressions d’un Français travaillant en Allemagne ». Celui-ci loue l’Allemagne qu’il qualifie de « pays où règnent l’ordre, la camaraderie, la bonne humeur et l’amour du travail ». On remarque ici que les valeurs positivement portées auprès du lecteur sont très proches de celles du parti nazi, quasi militaires dans certaines organisations (Hitlerjugend).
De fait, L’Abeille montre plusieurs fois une proximité avec le nazisme, témoignant de son appui à une collaboration aussi idéologique. D’abord, L’Abeille retranscrit maintes fois les propos du « Führer », notamment, le 15 novembre 1941, des propos antisémites : « Derrière tous les évènements mondiaux, il fallait chercher l’incendiaire […] : le juif international ». Le journal habitue ainsi le lecteur à cette propagande, l’amenant à penser, de même, que la communauté juive est responsable de tous les maux. Cette propagande permet aussi de justifier les mesures que prennent Vichy et le Reich contre les Juifs (étoile jaune, déplacement dans des ghettos, envoi vers des camps, etc.). L’Abeille reprend aussi le concept de race du régime nazi, dans un article du 9 août 1941, sur l’éloquence, dans lequel elle écrit : « un orientaliste célèbre [Émile Burnouf] assurait vers 1865 que « l’éloquence était un produit spontané de la race aryenne ». Si le moindre doute pouvait subsister sur l’origine de la race française, l’incomparable floraison d’orateurs […] suffirait à lever toute hésitation ». Ici, le journal déduit une fraternité entre Allemands et Français, qui appartiendraient à la même race, la race aryenne, et justifie ainsi d’autant plus la collaboration des deux États allemand et français.
Et à la libération ?
L’Abeille n’a pas été un journal neutre entre 1940 et 1944, et, ayant été à la fois pétainiste et collaborationniste, sa publication, à l’heure de la libération d’Étampes (le 22 août 1944), devenait anachronique. Jusqu’au bout, L’Abeille aura été favorable à la politique de Vichy, observant le débarquement en Normandie d’un œil défavorable en juin 1944, par exemple, refusant d’être un organe résistant de circonstance. Cessant de publier en août 1944, L’Abeille est supplantée, dès mars 1945, par le Journal d’Étampes qui, dès l’en-tête : « organe du mouvement de résistance « Libération-Nord » », annonce une ligne éditoriale diamétralement opposée à son prédécesseur. Dès son premier numéro, le Journal annonce que ce n’est pas son but de « chercher à remplacer un défunt ». Ainsi, le 19 mai, le Journal d’Étampes rend hommage à Louis Moreau, résistant étampois « mort pour la France » à Buchenwald. Si L’Abeille taclait les Alliés, le Journal d’Étampes, au contraire, valorise leur action : il parle de « Churchill se renouvelle », de « Staline plus habile qu’Hitler ». Les archives d’Étampes permettent ainsi de prendre conscience des lignes éditoriales adoptées par les organes de presse pendant de grands conflits, de l’influence qu’ont sur eux les décisions d’État et les bouleversements politiques. La presse en temps de guerre mondiale ne se limite cependant pas aux seules questions politiques : on y retrouve des articles de littérature, de la réclame, des faits divers, de l’humour et de la bande dessinée. Cet aspect-là de la presse pourrait encore nous montrer comment la vie, malgré tout, s’est poursuivie en temps d’occupation.

Premier numéro du Journal d’Étampes, 10 mars 1945
R-N. D
